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" C'est sur le fond et non sur l'apparence qu'il faut juger "
Esope...

Papa Maurice habitait une petite case à la lisière de notre belle forêt de Guyane. Un peu original, il gardait une vieille mûle décharnée à cause de son grand âge et à cause surtout de l'usure occasionnée par la rudesse des travaux qu'elle avait accomplis avec lui. Elle ne lui servait  guère plus désormais que pour sarcler les quelques ares qu'il cultivait près de chez lui,  à l'abri des agoutis,des tortues terrestres et autres "prédateurs "de tout poil.
Comme il le disait si bien en bougonnant :cette vieille carne lui coûtait plus qu'elle lui rapportait.
Mais sous son aspect rugueux,le brave vieux avait un coeur d'or et il n'aurait envoyé sous aucun prétexte sa vieille complice à l'équarrissage.Or,à la fin d'une saison sèche qui avait roussi la savane plus que de raison,un jeune jaguar cherchait quelque chose à se mettre sous la dent.C'était la première année où il chassait seul. Son estomac criait famine et l'on pouvait pratiquement compter ses côtes à travers son pelage tacheté.

Il rodait depuis quelques jours autour des dépendances de Papa Maurice,mais à cause de la chaleur,les quelques chèvres du brave vieux préféraient rester à l'ombre à l'intérieur,à attendre leur pitance.Les volailles,trop habiles et trop lestes pour lui, le laisseraient sur sa faim.Enfin un jour,il crut sa bonne fortune arrivée.
A travers les branches basses d'un hibiscus,il aperçut notre vieille amie que son maître avait momentanément laissée dehors attachée à un piquet après une corvée de bois.La matinée était presque finie et Papa Maurice était rentré se rafraîchir un moment avec une bonne bouteille de bière glacée.

Croyant la fin de sa faim proche,notre jaguar,à peine déniaisé , s'approcha tout de go. Devant le volume encore assez imposant de l'animal,il n'osa pas lui sauter dessus immédiatement. Malgré son allure, sa croupe  semblait suffisamment vigoureuse.Il fallait donc ruser.
Comptant s'approcher au plus près,après les salutations d'usage, notre famélique félidé entama la conversation. Poliment,la mûle répondit. Ils parlèrent du temps qu'il avait fait,du temps qu'il faisait et du temps qu'il ferait,ils parlèrent de tout et de rien comme nombre de gens le font quand ils n'ont rien d'intéressant à se dire.

Trouvant que la conversation avait assez duré et qu'il fallait passer aux choses sérieuses,tout en s'approchant du repas convoité ,notre affamé quadrupède voulut donner dans le sentiment:
- voilà un bon moment que nous parlons comme deux vieux compères et ma commère, je ne sais pas encore votre nom.
Mais depuis un moment notre mûle avait dressé les deux oreilles et se demandait bien comment elle allait se débarrasser de ce nouvel ami si "collant".
Avec son expérience,on n'allait pas la lui faire! Une idée lui traversa l'esprit.Secouant la tête,elle répondit:
- A mon âge, vous savez,la mémoire...C'est pour cela que mon maître a inscrit mon nom sur mon arrière train,juste sous ma queue.Il suffit de la soulever et vous le saurez.

Notre jaguar qui était encore trop jeune pour connaître toute la duplicité des habiles équidés d'un certain âge, vint se placer juste derrière elle. Et comme sa lointaine aieule que le Pape montait en Avignon,elle décocha un mémorable coup de sabot à notre pauvre carnassier,qui s'en alla voltiger presque jusqu'à l'orée de la grande forêt d'où il sortait. Là il réalisa en reprenant ses esprits,qu'un ventre vide valait toujours mieux qu'un méchant coup de pied occulte*...
(*ici dans le sens caché.)

Un texte de Alain Landy,publié dans "la semaine guyanaise."
J'ai trouvé ces belles photos de jaguar sur internet.
Tag(s) : #Fables Guyanaises et poésies

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